Haiti Monde n°7

Port-au-Prince se meurt…

 

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A-t-on déjà vu mourir une ville ? Malheureusement, la réponse est oui. Des villes disparaissent pour de multiples raisons. Elles meurent suite à des catastrophes naturelles. Elles meurent de surpopulation, de manque d’hygiène et d’infrastructures. Port-au-Prince réunit toutes ces plaies. On la savait modeste. Mais Georges Covington, dans sa série Port-au-Prince au cours des ans, nous a appris à l’aimer. Grace à cet historien, pour reprendre la formule de Pierre Buteau, « chaque artère, chaque coin de rue, chaque monument de Port-au-Prince a une histoire, une identité, une personnalité ». Des poètes, des musiciens et d’autres artistes nous ont indiqué le beau qui se niche derrière la simplicité de la ville. Port-au-Prince depuis l’arrivée des Duvalier ne disposait plus des structures nécessaires pour satisfaire les Port-au-princiens. Elle restait tout de même vivable. L’électricité faisait défaut. L’eau courante manquait mais la ville transpirait l’énergie créatrice. Elle transformait ses manques en production. Elle vivait d’espoir, de création et les Port-au-princiens se savaient inventifs. Ils changeaient leur environnement en art. Aujourd’hui, quatre ans après le séisme du 12 janvier 2010, traverser Port-au-Prince de jour ou de nuit relève d’un mauvais rêve. Le strict minimum a disparu et la ville se replie sur elle-même. L’extrême pauvreté accable ses habitants. La mairie est inexistante et tous les services qu’elle devrait offrir sont suspendus. La ville est insalubre à un point qu’on ne peut imaginer. Les sacs en plastique, les eaux usées, les détritus jonchent chaque coin du centre-ville. Le vent qui soulève tout ce qu’il trouve sur son passage en les mêlant avec les mauvaises odeurs, avec cette poussière intense donne l’impression qu’on parcourt la vallée des ombres. Les vivants qui vivent au centre-ville et qui se courbent sous le poids des maux de la ville apparaissent comme des victimes en attente d’expiation pour avoir voulu habiter leur ville. Port-au-Prince donne l’image d’une capitale dévastée dans tous les domaines et pour longtemps. L’anarchie règne. La circulation automobile est délirante. Tous les chefs et sous-chefs estiment que le code de la route n’est pas fait pour eux. Ils s’accordent tous les droits et transgressent toutes les convenances. Ils sont les maîtres d’une ville qui meurt.

A l’horizon, aucune planification urbaine ne se pointe pour permettre à la ville de prendre un nouveau départ. Tout est palabre, palabre sans fin qui n’est suivie d’aucune action. Des plans sont présentés depuis quatre ans et les uns chassent les autres. Entre temps, notre ville se meurt faute d’une municipalité responsable. Notre ville se meurt et nous regardons ailleurs. Notre ville se meurt à chaque intempérie. Nos grandes artères sont devenues des poubelles à ciel ouvert. La grand-rue ne ressemble à rien. Le Bicentenaire est abandonné. Le port de Port-au-Prince est dans un état pitoyable. Sa rénovation est de l’ordre de la rêverie alors que l’agrandissement du canal de Panama aurait dû inciter à des travaux d’ampleur pour faire de notre ville un passage obligé dans les échanges maritimes comme cela se prépare dans la plupart des ports de la région. Au point où en vont les choses, la situation de Port-au-Prince ne peut pas être pire et notre vœu est de la voir renaître de ses cendres. Est-ce trop demander ?

Éditorial de Fritz Calixte (n° 7)

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