editorial Haiti-Monde-n17

Published on avril 22nd, 2015 | by admin

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Haïti Monde n°17

Haïti, la bonne entente impossible

 

Haiti-Monde-n17

 

Demander à un Haïtien de définir son pays procure un ravissement sans pareil. Il évoquera l’histoire pour camper ce qu’est Haïti. Il décrira, remplies d’éloges les prouesses du passé, la grandeur d’âme de ce peuple qui a, au cours des ans, tenu tête à l’adversité, qu’elle vienne des grandes puissances ou de la nature.

 

Il évoquera certainement la belle victoire de Toussaint Louverture reprenant la ville de Jérémie aux mains de l’armée anglaise et expulsant le général Thomas Maitland de cette colonie de Saint-Domingue, la plus prospère du monde moderne. Il vous contera certainement ce même Toussaint Louverture chevauchant son beau cheval d’un point à l’autre de l’île d’Hispaniola après avoir renvoyé les Espagnols au-delà des mers.

 

Il évoquera certainement Jean-Jacques Dessalines, le Grand, qui vainquit le premier la Grande Armée. Il aura un mot à la mémoire du général Capois, combattant à Vertières au petit matin du 18 novembre 1803 et dont la bravoure et la détermination étonnèrent les soldats de Donatien Rochambeau qui ont pourtant guerroyé des années durant dans l’Europe entière.

 

Enfin, il vous parlera de Charlemagne Péralte, de Benoit Batraville, de ces va-nu-pieds de Marche-à-terre, près de la ville des Cayes, des Cacos dans le centre et de tous les autres patriotes qui ont fait face à l’invasion des nouveaux vandales, les crucifieurs d’homme. Il vous dira avec luxe de détails comment des Haïtiens en guenilles vivant dans le dénuement se sont montrés attachés à la liberté au péril de leur existence et comment ces mêmes hommes ont mis l’Empire américain en déroute durant l’occupation américaine.

Toutefois, notre Haïtien oubliera certainement de dire qu’aussi grand que puisse être l’attachement de ses compatriotes à la liberté, aussi grande que puisse être leur générosité dans la défense de leur terre natale, incommensurable est également leur goût pour la mésentente. Il oubliera certainement d’évoquer que si cette année 2015 marque le centenaire de l’occupation américaine d’Haïti, c’est en grande partie parce que chacun voulait imposer sa loi à l’autre et ne voyait pas la nécessité de donner la priorité à l’intérêt collectif. Il oubliera de vous parler de ce beau proverbe local qui dit : « Si anndan pa vann, deyò pa ka achte /c’est de l’intérieur qu’on ouvre la bergerie au loup ». Il oubliera certainement d’évoquer les circonstances de l’invasion américaine, de cette mésentente généralisée qui rendit le pays ingouvernable en 1915 et occasionna l’entrée en scène de l’occupant américain. Cent ans plus tard, le même décor se plante petit à petit. La mésentente avance de part en part. Le pays aujourd’hui semble inexorablement marcher vers le blocage. Les institutions ont du mal à fonctionner. Des manifestations sont organisées quotidiennement. De tous bords, les Haïtiens ne veulent pas s’entendre. Il y a onze ans de cela, en 2004, l’année même des deux cents ans de l’indépendance, par la même mésentente, ils ont entrouvert la voie à l’arrivée des armées étrangères dans le pays. En 2015, si rien n’est fait, la porte finira par s’ouvrir totalement et de nouveaux occupants ne manqueront pas l’occasion de s’ingérer dans les affaires haïtiennes et de faire valoir leurs intérêts. Certes, notre Haïtien notera que si la souveraineté du pays était menacée, les Haïtiens resserreraient les rangs pour la préserver mais il négligera de préciser que durant 211 ans, les élites haïtiennes n’ont pas su s’entendre sur une gouvernance stable du pays, régulée par des règles établies, acceptées par tous et pour le bonheur de tous.

L’éditorial de Fritz Calixte (n° 17)


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