editorial Haiti-Monde-n14

Published on avril 22nd, 2015 | by admin

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Haïti Monde n°14

La Révolution haïtienne n’est pas terminée…

 

Haiti-Monde-n14

 

Si la révolution haïtienne reste dans son essence une révolution du « sublime », pour reprendre la formule et le mot du philosophe allemand Emmanuel Kant, en ce sens qu’elle a propulsé de plein droit dans le concept d’humanité des individus jusque-là imaginés comme des biens meubles, elle reste toutefois, sur bien des plans, une révolution inachevée. Elle a certes mis fin à l’esclavage et offert un «banc d’essai» aux valeurs de liberté et d’égalité des Lumières pour devenir un peu plus universelles. Pourtant cette révolution haïtienne, grandiose dans sa réalisation, n’a pas totalement accompli son projet. Elle a desserré, dans le contexte du colonialisme et de l’esclavagisme du 19ème siècle, l’étau de la déshumanisation à la fois pour les maîtres et pour les esclaves. Elle les a rendus tous les deux à une mutuelle liberté et les a promus à une même égalité. Cette révolution cependant n’a pas aboli, en Haïti, toutes les injustices, contrairement à ce qu’elle portait en germe.

 

Les nationalistes objecteront à bon droit qu’il n’existe pas de sociétés parfaitement égalitaires et qu’à chaque communauté, ses formes d’inégalités. Consentiront-ils néanmoins, dans le cas d’Haïti, à reconnaître que les injustices faites aux femmes, les exclusions dont sont victimes les habitants du pays communément appelé ‘en-dehors’ et surtout les privations infligées aux enfants ‘restavèk’ ont assez duré ? Le projet d’une société libre et égalitaire énoncé le premier janvier 1804 est incompatible avec la vie en domesticité de plus de 300 000 enfants. Ces enfants qu’on appelle généralement des restavèk vivent sous nos yeux dans une dénégation de leur dignité humaine. Le plus révoltant est que nous nous en émouvons très peu. Ils vivent sur cette terre où la liberté et l’égalité des Modernes ont trouvé leur vraie demeure sans profiter de ces deux droits inaliénables avec lesquels naît tout homme.

 

Certains n’hésiteront pas à parler d’esclavage dans le cas des restavèk en Haïti. Le mot est fort. La domesticité en Haïti n’est pas esclavage ou du moins dans la forme que les Modernes lui ont donnée avec le Code noir. Les restavèk ne naissent pas pour être restavèk. Ils ne meurent pas physiquement non plus restavèk. Néanmoins, la pratique est scandaleuse. Car, dans la période où les enfants apprennent à devenir des hommes, d’autres sont employés à tout faire sans bénéficier d’aucune reconnaissance ou de considération. Ils sont de surcroît dans certains cas maltraités. Le plus difficile dans la domesticité est qu’elle ne relève pas d’un système dont il faudra supprimer l’organisation pour voir ces enfants entrer dans la dignité d’homme. La domesticité se niche dans l’organisation sociale haïtienne, ce qui la rend plus difficile à briser. Elle aliène aussi bien l’enfant restavèk que l’adulte qui le maintient restavèk. Mettre fin à cette privation libérera la société haïtienne dans son ensemble et fera entrer dans le droit des sans-parts qui paraissaient naître pour être des sans-parts à un moment de leur vie.

 

Le projet de la Révolution haïtienne de 1804 était de sortir de l’exclusion les sans-parts. Ces derniers finiront toujours par demander leur part. Les Haïtiens gagneraient s’ils réalisaient une révolution tranquille – une révolution dans la société et dans les mentalités pour faire sortir les sans-parts d’aujourd’hui de l’exclusion. Les restavèk, comme les femmes et les habitants du pays ‘en-dehors’ ont droit à leur « part » de liberté, d’égalité, de fraternité et aux Droits de l’homme que les Dessalines, les Pétion et les Christophe ont conquis si durement. Il ne s’agit pas d’un combat à mener contre un ennemi venu d’ailleurs mais de celui de la société avec elle-même. Elle s’effectuera par la conscientisation et la sensibilisation d’un frère, d’un ami ou d’un voisin pour que l’Haïtien cesse de mettre l’enfant haïtien en domesticité ou de ne pas prendre en compte son humanité. La Révolution haïtienne n’est pas terminée…

L’éditorial de Fritz Calixte (n° 14)


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